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VI. La vraie liberté



Ceux qui sont ainsi confirmés dans le bien jouissent de la vraie liberté dont parle saint Paul, lorsqu’il compare la condition de l’homme justifié par la grâce à celle du pécheur. Du reste, le Christ lui-même (Jean VIII, 34), avait affirmé : Quiconque se livre au péché est esclave du péché.
« Pour comprendre la condition du pécheur décrite par saint Paul, on doit considérer que l’homme possédant naturellement, en vertu de sa raison et de sa volonté, le libre arbitre, ne peut être vraiment contraint bien qu’il puisse être incliné en tel ou tel sens. Il demeure donc, par sa liberté, libre de toute contrainte mais non de toute inclination.
Parfois, en effet, le libre arbitre est incliné au bien par la grâce habituelle ou la justice surnaturelle : il est alors le serviteur de la justice et il est libre à l’égard du péché. Parfois, au contraire, il est incliné au mal par l’habitude du péché : alors, il est esclave du péché et affranchi de la justice. C’est ce que dit saint Paul : Au temps où vous étiez libres à l’égard de la justice.
Servitude qui entraîne l’homme à consentir au péché contre le jugement de la raison, liberté qui le fait se précipiter dans le péché parce que le frein de la justice ne le retient plus ; ce qui est vrai surtout de ceux qui pèchent de propos délibéré, car ceux qui pèchent par faiblesse ou par passion y mettent quelque retenue de sorte qu’ils n’apparaissent pas complètement affranchis de la justice. On lit dans Jérémie (II, 20) : Depuis longtemps tu as brisé ton joug, tu as rompu tes liens et tu as dit ; je ne servirai plus, et dans Job (XI, 12) : L’homme vain se dresse dans son orgueil, et il se croit affranchi de tout joug comme le petit de l’onagre.
Il faut cependant remarquer que cet état comporte un véritable esclavage et une liberté apparente seulement. Puisque l’homme est ce qu’il est par sa raison, il est vraiment esclave lorsqu’il se laisse éloigner du bien conforme à la raison par quelque chose d’étranger à la raison. Secouer tout frein spirituel pour suivre ses convoitises n’est donc une manifestation de liberté qu’aux yeux de celui qui met le souverain bien dans la satisfaction des convoitises.
La condition du juste est tout autre : il est affranchi du péché, de sorte qu’il n’est pas dominé par lui au point d’y consentir. C’est pourquoi saint Paul dit : Maintenant affranchis du péché, vous êtes devenus les serviteurs de Dieu. De même que dans l’état de péché, on est esclave du péché auquel on obéit ; ainsi dans l’état de justice, on est serviteur de Dieu auquel on obéit volontairement, selon ce mot du Psaume (XCIX, 2) : Servez le Seigneur dans la joie.
Voilà la vraie liberté et la meilleure servitude : par la justice, en effet, l’homme est incliné à ce qui lui convient, au bien proprement humain ; il se détourne de ce qui satisfait les convoitises ou de ce qui le rapproche davantage des bêtes. »
(In Rom., c. VI, lect. 4).
« La conduite de l’esclave n’est point réglée par son propre jugement, mais par celui du maître. Le pécheur, dira-t-on, agit selon son jugement propre ; il n’est donc pas esclave, À cela il faut répondre qu’un être est avant tout ce qui lui convient selon sa nature. Quand donc il est mis en branle par un principe étranger à sa nature, il n’agit pas de lui-même, mais sous une impulsion extérieure, ce qui est une véritable servitude.
Or, l’homme est selon sa nature un être raisonnable. Quand donc il agit selon la raison, il se meut de son propre mouvement, il agit de lui-même, ce qui est le propre d’un homme libre. Mais, quand il pèche, il agit en marge de la raison, il est mû pour ainsi dire par un autre, il est prisonnier de puissances étrangères ; et c’est pourquoi il est écrit : Quiconque se livre au péché est esclave du péché, et dans la deuxième épître de saint Pierre (II, 19) : On est esclave de celui par qui on s’est laissé vaincre.
Mais, plus on est mû par un principe étranger, plus on est réduit en servitude ; plus on est dominé par le péché, moins on agit de son propre mouvement, c’est-à-dire selon la direction de la raison, et plus on devient esclave. On voit par là que certains sont d’autant plus enchaînés par l’esclavage du péché qu’ils se livrent au mal avec plus d’apparente liberté, comme le dit saint Grégoire. Cette servitude est sûrement très lourde parce qu’on ne peut y échapper : où que l’homme aille, son péché l’accompagne, même une fois que l’acte et la délectation sont disparus. »
(In Joann., c. VIII, lect. 4.)
« Dans l’ordre spirituel, il y a une double servitude et une double liberté : la servitude du péché et la servitude de la justice ; la liberté ou l’affranchissement à l’égard du péché et la liberté à l’égard de la justice. C’est ce que dit l’Apôtre aux Romains (VI, 20) : Lorsque vous étiez les serviteurs du péché, vous étiez libres à l’égard de la justice ; maintenant affranchis du péché, vous êtes devenus les serviteurs de Dieu ou de la justice.
Or, il y a servitude ou esclavage du péché chez celui qui est incliné au mal par l’habitude du péché ; il y a servitude ou mieux service de la justice chez celui qui est incliné au bien par l’habitude de la justice. De même, celui qui ne se laisse pas dominer par l’inclination au péché est libre à l’égard du péché ; au contraire, celui que l’amour de la justice ne détourne pas du mal est libre à l’égard de la justice.
Cependant, dans l’appréciation de cette double liberté, on doit se rappeler que l’homme est incliné à la justice selon la raison naturelle, tandis que le péché est toujours opposé à cette même raison ; d’où il suit que l’affranchissement à l’égard du péché est la vraie liberté et se trouve uni au service de la justice : par l’un et l’autre, en effet, l’homme tend au bien qui lui convient. De même, le véritable esclavage est celui du péché, accompagné de l’affranchissement à l’égard de la justice, parce que l’un et l’autre empêchent l’homme d’atteindre son bien propre, le bien conforme à la raison. »
(Sum. theol., II-II, q. 183, a. 4.)